FamilyKraft : quand Jérémie Stutz de l’O.P.A.L transforme le jeu en espace de parole pour les parents

Jérémie Stutz : “FamilyKraft, c’est quand les parents prennent enfin toute leur place”
Il parle calmement, mais ses phrases avancent comme des évidences. À 48 ans, père de trois enfants, Jérémie Stutz n’est pas seulement chargé de missions sur la parentalité, le numérique et le développement associatif pour l’OPAL depuis mars 2022. Il est aussi devenu, presque sans le chercher, l’initiateur d’un dispositif qui bouscule les formats traditionnels d’intervention auprès des parents : FamilyKraft.
Derrière ce nom, un jeu. Mais pas un jeu comme les autres. Un support numérique projeté sur écran, des participants qui se déplacent dans l’espace, des scénarios qui résonnent avec le quotidien. Et surtout, un renversement subtil : les parents ne sont plus spectateurs, ils deviennent acteurs.
Une intuition née d’une scène ordinaire
Tout commence par une observation presque banale. Jérémie voit des adolescents jouer à un jeu qui ressemble, de loin, à ce que deviendra FamilyKraft. Ce n’est pas tant le jeu en lui-même qui l’interpelle que ce qu’il produit : des échanges, des discussions, une parole vivante qui circule sans effort.
« J’ai été surpris par ce que ça générait entre eux », raconte-t-il. Pas une animation descendante, pas une leçon déguisée. Juste un espace où chacun prend la parole.
Le déclic est là. Pourquoi ne pas expérimenter ce type de dynamique avec des adultes, avec des parents ?
Car sur le terrain, Jérémie observe une évolution nette. Les parents ne veulent plus être “ceux qui reçoivent la bonne parole”. Ils veulent partager, confronter, raconter leurs expériences, en tant que parents, mais aussi en tant qu’enfants de parents. Ils veulent participer, pas seulement écouter.
FamilyKraft naît de cette rencontre entre une intuition et un besoin social.
Un jeu pour déplacer les gens… et les postures
Dès le départ, deux éléments s’imposent à lui comme des pivots : un jeu projeté sur écran, et des personnes qui se déplacent dans la salle. L’écran capte l’attention, le mouvement libère la parole.
« Je suis parti de cette idée simple : si on laisse les gens se déplacer et qu’on projette quelque chose d’attractif, on a déjà un bon début. »
Ce qui frappe, dans les premiers ateliers, c’est la manière dont les parents s’emparent du dispositif. Ils ne cherchent pas l’animateur du regard. Ils ne demandent pas la “bonne réponse”. Ils parlent. Ils débattent. Ils se positionnent.
Les retours sont immédiats. Les scénarios proposés à l’écran résonnent avec leur quotidien. Ils s’identifient. Ils rient parfois. Ils se reconnaissent souvent.
Et surtout, ils prennent leur place.
Du projet modeste à l’objet ambitieux
À l’origine, Jérémie imagine quelque chose de simple. Un jeu, presque modeste. Un outil parmi d’autres.
Mais très vite, il comprend qu’il ne pourra pas aller au bout seul. Il lui faut des partenaires capables de dépasser son idée initiale. Pas seulement des techniciens. Des complices exigeants.
C’est là qu’intervient l’agence Matière Grise.
« J’avais besoin de gens capables de mobiliser des compétences, mais aussi de m’emmener là où je n’avais pas pensé aller. De la rigueur, oui. Mais aussi un peu de folie. »
Ce qu’il trouve chez eux, c’est cette double capacité : structurer, cadrer, et en même temps challenger. Proposer d’autres pistes. Oser.
Le résultat dépasse ses attentes. « C’était mieux que ce que je pensais. » Il le dit sans détour.
FamilyKraft n’est plus seulement une idée. C’est devenu un véritable objet, avec une identité forte, une qualité visuelle et technique qui donne au projet une autre ampleur. Un support qui existe au-delà de lui-même.
« Il y a clairement un avant et un après, professionnellement », confie-t-il.
Un outil qui vit au-delà de son créateur
Ce qui rend Jérémie fier, ce n’est pas seulement l’aboutissement technique. C’est le fait que FamilyKraft ne repose plus uniquement sur sa personne.
Lors d’une présentation récente, un samedi après-midi à Schirmeck (67130), il montre le jeu à des parents et à des professionnels. Les échanges se multiplient. Les gens restent. Ils posent des questions. Ils sont curieux.
« Je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui soit dans le ‘bof’. »
Ce n’est plus seulement son projet. C’est un support qui circule, qui accroche, qui suscite l’adhésion et qui peut continuer à vivre, à évoluer, à être utilisé par d’autres.
Pour un professionnel du développement associatif, c’est une victoire discrète mais essentielle : créer quelque chose qui dépasse son propre cadre.
Ce qu’il attend d’un partenaire
Quand on lui demande ce qui définit, selon lui, un bon partenaire, Jérémie répond sans hésiter. Trois qualités.
La franchise, d’abord. Pouvoir se dire les choses clairement. Savoir, à la fin d’une réunion, ce qui est possible ou non. Sans faux-semblants.
L’audace, ensuite. Travailler avec des gens qui osent, qui challengent, qui ne restent pas en retrait. « Je préfère qu’on me bouscule plutôt qu’on me ménage. »
Enfin, la disponibilité. Une relation simple, directe, réactive. Savoir à qui parler. Obtenir des réponses cohérentes. Ne pas se perdre dans une “usine à gaz”.
Ces trois piliers, franchise, audace, disponibilité, résument assez bien l’esprit dans lequel FamilyKraft a été conçu : un projet exigeant, vivant, incarné.
Repenser la parentalité à l’ère du numérique
En filigrane, il y a une question plus large : comment parler de parentalité et de numérique aujourd’hui sans tomber dans le discours moralisateur ?
FamilyKraft ne donne pas de leçons. Il met en situation. Il provoque des discussions. Il fait émerger des expériences.
Dans un contexte où les écrans occupent une place croissante dans la vie des familles, ce type de dispositif ouvre un espace rare : un moment collectif où l’on peut parler sans être jugé, confronter des points de vue, chercher ensemble et peut-être, surtout, sortir de l’isolement.
À écouter Jérémie Stutz, on comprend que FamilyKraft n’est pas qu’un outil pédagogique. C’est une manière de redonner du pouvoir d’agir aux parents. De reconnaître leur expertise vécue.
Un jeu, oui. Mais un jeu qui, mine de rien, déplace les lignes.
Et si c’était ça, finalement, la vraie innovation ?